San Francisco | Haight, la rue des morts-vivants PDF Imprimer Email

A San Francisco, la rue mythique du Flower power est toujours là. Parmi des touristes du monde entier, les ombres d’anciens hippies revenus de leurs rêves psychédéliques rasent les murs alors qu’une nouvelle génération s’ingénie à copier leurs illustres devanciers.

Texte et photos par Alexandre Vatimbella.

Elles sont noyées au milieu des nombreux touristes venus du monde entier pour visiter ce mausolée mythique du mouvement hippy dans années soixante. Ces ombres, encore vivantes extérieurement, sont celles de ceux qui étaient venus chercher cette improbable vie différente, cet avenir radieux, à San Francisco en pleine guerre du Vietnam, là où la Beat Generation avait auparavant élu domicile. Des ombres qui se déplacent sur Haight Street, la voie principale du quartier de Haight Ashbury (ou The Haight), dans une semi-conscience, victime de cette utopie dévastatrice sans doute trop belle pour être vraie.

phoca_thumb_l_haightash08Découvrez les photos de la rue Haight d'Alexandre VatimbellaCes ex-Diggers (1) ou Merry Pranksters (2) ou tout simplement «runaways» (fugueurs) venus pour échapper à un monde qui ne leur convenait pas, déambulent mécaniquement dans ce quartier excentré de Frisco, imbibés d’alcool et shootés à tout ce qu’ils ont pu trouver, sans but précis. Quelques uns ont préféré s’asseoir pour attendre l’aumône de ceux qui viennent se souvenir mais ne les remarquent même pas ou plus… Tous vivent de la manche et, quand ils ont assez de pièces, vont acheter leur dose pour retourner dans ces paradis artificiels devenus un enfer où ils sont définitivement prisonniers. Puis, ils se shootent derrière les buissons de Golden Gate Park tout proche.

Pendant ce temps, Haight-Ashbury les a oubliés en devenant un temple de la consommation en leur honneur. En l’honneur de ceux qui, ironie de l’histoire, rejetaient justement cette consommation de masse. Ils avaient déferlé dans ce quartier opulent au début du XX° siècle où les habitants les avaient vus débarquer avec un sentiment mêlé d’amusement et d’inquiétude. Tous ne sont pas tombés dans cette vie quasi-végétative. Des boutiques sont tenues par des hippies «qui ont réussi», plus sûrement par ceux qui font semblant d’en avoir été un.

Mais, ce qui est tout autant surprenant que cette déchéance macabre de ceux qui voulaient montrer qu’il pouvait exister un monde de paix et d’amour (le célèbre slogan «Peace and Love»), c’est cette présence de nouveaux hippies. Ils n’ont guère plus de vingt ans et font en sorte de singer leur glorieux modèles traits pour traits. Même s’ils ont inclus dans leur panoplie des artefacts de leur temps comme le skateboard…

Bien sûr, il y a encore Bound Together, la libraire anarchiste. Bien sûr, il y a encore The Cannabis Company. Bien sûr, il y a encore les fresques murales des Grateful Dead, le groupe indépassable de la Californie, de Jimi Hendrix, de Janis Joplin, de Bob Marley ou de Bob Dylan. Bien sûr et surtout, il y a encore la fameuse Haight-Ashbury Free Medical Clinic, le dispensaire de soins gratuits sur Clayton Street, la porte grande ouverte pour tous ceux qui n’ont déjà pas les moyens de manger à leur faim, situé tout contre le magasin indien à l’angle de Haight Street. Mais l’esprit, lui, n’est plus là depuis bien longtemps.

Reste ce musée à ciel ouvert pour nostalgiques et, pourquoi pas, l’inspiration pour la prochaine utopie californienne. Car, ici, à San Francisco, tout comme dans les laboratoires les plus high tech de la Silicon Valley s’expérimente un futur qui pourrait, un jour, faire revivre les rêves d’une génération désenchantée. Car la Californie demeure encore cette terre de tous les possibles où se pressent tous les inventeurs du monde, des plus farfelus aux plus géniaux.

(1) Diggers: membres d’un collectif contre-culturel anarchiste basé à San Francisco, actif entre 1966 et 1968 et qui distribuait, notamment, des repas gratuits aux hippies

(2) Merry Pranksters (ou joyeux lurons): Considérés comme les précurseurs du mouvement hippy, ce sont les membres d'un groupe psychédélique qui se constitue au début de années 60 autour de l'écrivain Ken Kesey, gros consommateurs de LSD et de marijuana.

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